jeudi 5 février 2026

Une famille heureuse


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Chemi bednieri ojakhi (Une famille heureuse) de Nana Ekvtimishvili et Simon Groß (2017)

A Tbilissi, Manana est professeure de lycée. Elle est mariée à Soso depuis 25 ans.

Toute la famille habite un grand appartement, comme souvent en Géorgie : outre Soso et Manama, il y a les parents de Manama, son fils et sa dernière petite amie, sa fille et son copain.

Manama étouffe au milieu de cette famille encombrante et le soir où son mari a fait venir tous leurs amis pour fêter les 52 ans de Manana, celle-ci n’apprécie pas du tout la surprise et n’adresse la parole à personne.

Elle fait sa valise et loue un appartement pour elle toute seule. Mais elle ne tarde pas à être harcelée par la famille et tout particulièrement par son frère, bourgeois et traditionnaliste, qui lui reproche de « déshonorer la famille ».

Je me souviens d’un film très beau et très intelligent, une mise en scène au cordeau, un scénario impeccable et un casting au-dessus de tout éloge.

C’est le souvenir que j’en garde.

Malheureusement, plus de quatre mois après, j’ai beaucoup de mal à me souvenir des détails.

Je me souviens tout de même d’une famille exaspérante et d’une mise en scène qui les rend tout de même tous attachants, sauf peut-être le frère qui se prend pour un caïd et qui a la sale habitude, en bon con qu’il est, de se mêler de ce qui ne la regarde pas et de ce qu’il ne peut pas comprendre.

C’est vraiment tout ce dont je me souviens.

mercredi 4 février 2026

L’Espion qui m’a larguée


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The Spy Who Dumped Me (L’Espion qui m’a larguée) de Susanna Fogel (2018)

Drew quitte Audrey en prétextant qu’il représente un danger pour la jeune femme. Car il est espion et des tueurs le pourchassent.

Audrey n’en croit rien, mais après avoir fait quelques recherches avec sa meilleure amie Morgan, elle s’aperçoit que Drew est réellement un espion.

D’autant que les deux femmes retrouvent deux cadavres dans l’appartement qu’elles partagent.

Audrey trouve une clé USB qu’elle garde avec elle et, accompagnée de Morgan, elle s’enfuit.

C’est bien mené, c’est drôle par moment, c’est gentil et c’est con-con.

Le scénario, fortement capillotracté, manque de vraisemblance et aurait même tendance à se prendre les pieds dans le tapis, mais comme ça va très vite, on a tout juste le temps de se demander si tout ça a bien été soigné.

Bien sûr, on est loin du modèle du genre, Kingsman, tant le premier Services secrets que le deuxième Cercle d’or.

L’originalité - eh oui, il y en a une ! - c’est que le héros habituel est ici un duo d’héroïnes, plus exactement de deux pintades.

Les comédiens, ou plus exactement les comédiennes,  se donnent à fond, car les bonshommes sont, comme souvent, passablement godiches par rapport à ces dames, en l’occurrence Mila Kunis et Kate McKinnon, avec, plus épisodiquement, la cheffe Gillian Anderson, l’illustrissime « Scully » des incontournables X-Files.

Vite vu, vite oublié, plutôt sympa ! Que dire d’autre ?

 

Qu’il est étrange de s’appeler Federico


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Che strano chiamarsi Federico (Qu’il est étrange de s’appeler Federico)

d’Ettore Scola (2013)

 Federico Fellini, à peine arrivé à Rome à la fin des années 30, entre au journal Marc Aurelio comme caricaturiste.

C’est là qu’Ettore Scola débute également sa vie professionnelle romaine dix ans plus tard (il avait onze ans de moins que Fellini).

Et c’est là qu’ils se rencontrent avant de prendre tous deux avec quelques uns de leurs collègues (dont Agenore Incrocci et Furio Scarpelli, plus connus sous le pseudonyme d’Age et Scarpelli), le chemin de Cinecittà.

Fellini était un menteur. Damian Pettigrew intitula le documentaire qu’il consacra à l’œuvre du grand Federico en 2003 Sono un gran bugiardo (Je suis un grand menteur).

Il essayait de faire croire qu’il était la réincarnation d’un empereur romain de l’époque de la décadence, bien sûr.

Et comme il était génial, on pouvait se laisser aller à y croire.

Scola a (ou avait ?) beaucoup de talent, mais il n’a jamais eu le génie d’un Fellini, d’un Visconti ou d’un Pasolini.

Ici, il chausse de ridicules échasses pour tenter de nous faire croire qu’il peut faire du Fellini : et naturellement, il croit qu’avec deux ou trois gros nichons et quelques créatures bizarres, il va y arriver.

Faut-il que monsieur Scola ait beaucoup vieilli pour croire que ça pouvait marcher ! Il n’y avait qu’un seul cinéaste qui puisse parodier Amarcord ou Roma : il s’appelait Federico Fellini et il est mort il y a vingt et un ans.

mardi 3 février 2026

The Square

 


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The Square (2017) de Ruben Östlund

Christian fait partie de l’équipe de direction du musée d’art contemporain du Palais Royal de Stockholm.

Sur le parvis du palais royal, il est victime d’une arnaque et se fait voler son téléphone, son portefeuille et ses boutons de manchette.

Le musée s’apprête à inaugurer une exposition qui s’intitule « The Square » et consistant en un carré tracé sur le sol : tout spectateur placé à l’intérieur de ce carré devra être « altruiste et bienveillant ».

Pour récupérer ce qu’on lui a volé, Christian, sur les conseils d’un de ses collaborateurs, écrit une lettre de menace qu’il va placer dans toutes les boîtes aux lettres d’un immeuble populaire de banlieue d’où il a pu localiser son téléphone.

Il ne tarde pas à tout récupérer, mais il a enclenché un processus dont il va avoir beaucoup de mal à se dépêtrer.

Ruben Östlund est présenté comme un réalisateur, scénariste, monteur, producteur et directeur de la photographie.

Mais Ruben Östlund est, avant tout un donneur de leçon : il est facile de monter un dîner entre Hitler, Himmler, Goebbels et Göring et de « prouver » ainsi que l’humanité est mauvaise.

Östlund, qui détient la vérité, renvoie dos à dos les Bobos (il en est visiblement un), les riches qui se laissent humilier par un « performeur » qui fait le singe (au sens propre du terme), mais qu’ils finiront par lyncher et les pauvres qui ne sont que des voyous et des voleurs, des crétins incultes comme le « technicien de surface » qui détruit, sans s’en rendre compte, une œuvre contemporaine ou comme ce « sale gamin » (qui plus est fils d’immigrés) qui vient réclamer justice avec un aplomb d’adulte. Il est à noter qu’au milieu d’un casting totalement lavasse et sans grand intérêt, le seul acteur qui se détache, c’est ce gamin de dix ans qui a déjà tout d’un grand acteur et qui n’a même pas l’honneur de figurer au casting.

Snow Therapy son film précédent avait ce côté vachard séduisant, bien qu’un peu redondant dans une scène finale lourdement surlignée.

Mais la misanthropie à outrance a ses limites et on comprend mal comment cette « farce lourdingue » (Libération), et ce vrai « film de droite » (Eric Neuhoff, Le Masque et la plume), « film bien-pensant dénonçant la bien-pensance » a pu obtenir la Palme d’Or au détriment du (presque) unanimement apprécié 120 battements par minute de Romain Campillo.

A moins que le président cannois, Pedro Almodovar, jamais « palmé » et rarement récompensé, n’ait cherché à se venger en dynamitant l’institution de l’intérieur.

La Chatte sort ses griffes


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La Chatte sort ses griffes (1960) d’Henri Decoin


Cora, abattue par son chef de réseau, est récupérée par les Allemands qui la ranime et la mettent entre les mains du docteur Hollwitz, un psychiatre qui fait subir à la jeune femme un lavage de cerveau.

 

Relâchée, Cora reprend contact avec la Résistance.

Dans La Chatte, il y avait pas mal d’invraisemblances. Ici, tout n’est qu’invraisemblances. Abattue par son chef de réseau, Cora miraculée, passe plusieurs semaines entre les mains de la gestapo. Elle ressort de là indemne, sans visiblement avoir été torturée et elle est accueillie au sein d’un nouveau réseau comme une héroïne, la fameuse Cora dite « La Chatte ». Il est à noter que ce surnom lui avait été donné non par son réseau, mais par les Allemands.

Voilà ! Cherchez l’erreur, ou plutôt, cherchez ce qui peut avoir un semblant de vraisemblance dans tout ce fatras dont tout le monde, à commencer par les scénaristes, se fiche.

A part ce scénario bancal (c’est le moins qu’on puisse dire !), il n’y a rien à dire de cette production inintéressante au possible. On  ne frémit à aucun moment. Decoin s’ennuie et nous ennuie.

Ça n’a qu’une qualité : Françoise Arnoul.

lundi 2 février 2026

Fritz Bauer, un héros allemand


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Der Staat Gegen Fritz Bauer (Fritz Bauer, un héros allemand) de Lars Kraume (2015)

Fritz Bauer est juge en Allemagne fédérale. Ayant dû abandonner son pays quand il était jeune puisqu’il était juif, il tente de poursuivre les criminels de guerre dans une Allemagne qui aimerait pouvoir oublier et ne pas avoir à poursuivre des criminels contre l’humanité qui se sont réfugiés dans une bourgeoisie intouchable ou dans un pays d’Amérique du Sud.

Et c’est en Argentine, en 1957, que Fritz Bauer repère un certain Riccardo Klement qui pourrait bien être Adolf Eichmann, Obersturmführer responsable des « affaires juives et de l’évacuation ».

Devant le peu d’empressement de la justice allemande de s’occuper de l’affaire, Fritz Bauer s’adresse au Mossad, services secrets israéliens, ce qui pourrait lui valoir une accusation de haute trahison.

On pense d’autant plus au Labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli, film sorti en 2014, que Fritz Bauer en était un des personnages secondaires (interprété par Gert Voss).

Dans le film de Ricciarelli, un tout jeune procureur découvrait la réalité de ce qu’avait été un camp dont on ne savait rien en occident (il avait été libéré par les Soviétiques) et qui s’appelait Auschwitz. Le jeune procureur y demandait l’aide d’un vieux juge allemand, un Juif qui avait été déchu de sa nationalité par les nazis et avait pu regagner son pays après la guerre. Et ce vieux juge était Fritz Bauer.

Ici, c’est le même Fritz Bauer qui, tout naturellement, s’attaque à « l’amnésie » que, d’une façon générale, la justice de la République Fédérale d’Allemagne aurait bien voulu ériger pour les criminels nazis dont certains coulaient des jours tranquilles dans le pays où ils avaient sévi et où ils auraient dû être, pour le moins, inquiétés.

Comme Le Labyrinthe du silence, ce « Héros allemand » est un film « normal ». Et les critiques n’osant pas le qualifier d’académique (ce qu’il est un peu), usèrent d’autres qualificatifs : classique, prévisible, plat…

Pas si prévisible que ça, le scénario est très bien écrit et la mise en scène met sa sobriété au service de son sujet.

De plus, il y a un sujet dans le sujet, c’est l’homosexualité de Fritz Bauer, puis celle de Karl Angermann qui devrait servir à piéger Bauer.

Le jeune juge refusera le chantage et se dénoncera.

On nous rappelle que l’homosexualité était fortement exploitée au sein des services de police et des services secrets de l’Allemagne « libre » de l’Ouest, la Fédérale, qui, donc, ne dédaignait pas utiliser des méthodes dignes de la STASI, sa sœur jumelle et ennemie de l’Est.

Un mot de la distribution parfaite et sobre comme le reste : Lilith Stangenberg dans le rôle délicat du transsexuel qui fera basculer, puis trahira, Angermann. Jorg Schütauf dans le rôle du « méchant » Gebhardt, chef de la police, Ronald Zehrfeld, déjà vu dans le superbe Barbara et le nettement moins bon Phoenix, les deux films de Christian Petzold et le médiocre Lena de Jan Shomburg et surtout, bien sûr, Bughart Klaußner dans le rôle-titre, excellent, mais, à l’image du film, un peu trop sobre.

La Chatte


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La Chatte (1958) d’Henri Decoin


Lorsque Ménessier tombe du toit de son immeuble pour échapper à la gestapo, sa femme Suzanne prend la relève de son mari en entrant dans la Résistance sous le nom de Cora.

Elle exécute quelques actions de sabotage. Entre deux opérations, elle fait la connaissance d’un journaliste suisse, Bernard Menzel, et tombe amoureuse de lui.

Mais est-il vraiment journaliste et est-il réellement suisse ?

Et non, il ne l’est pas ! Incroyable, non ?

Le plus curieux dans l’histoire, c’est que le scénario est co-signé par le colonel Remy, ancien résistant qui faisait autorité, à l’époque, dans les (nombreux) films traitant de la période de l’occupation.

Certes, La Chatte est une opération commerciale visant ouvertement à faire de Françoise Arnoul un nouveau sex-symbol deux ans après « l’explosion » Bardot. Mais Decoin, Remy et Tucherer auraient pu faire semblant de s’intéresser à leur scénario et y apporter un tout petit peu plus de soin, ne serait-ce qu’au niveau de la vraisemblance. La gestapo vient arrêter Ménestier après avoir repéré son émetteur ; l’homme s’échappe, mais sa femme est à peine molestée. On évite de justesse un « Excusez-moi, madame » de la part de l’officier allemand. Quand on pense aux dizaines de personnes qui ont été déportées pour moins que ça, on se dit que les trois scénaristes ont été pour le moins… distraits.

Et ce n’est que le tout début du film. La suite est à l’avenant, le pompon étant tout de même cette résistante qui tombe amoureuse d’un pseudo-Suisse dont l’accent teuton n’attire à aucun moment sa méfiance. Les confidences sur l’oreiller de la jeune femme entraîneront l’arrestation de tout son réseau.

Bernard Blier et les autres jouent les utilités sans conviction. Bernhard Wicki, réalisateur inspiré du Pont un an plus tard, est beaucoup plus convaincant que les autres en soldat torturé par le rôle de traître qu’on lui fait jouer. Mais ce qui reste du film, c’est la forte présence et le charme extraordinaire de Françoise Arnoul. Le grand succès du film lui est entièrement imputable et entraînera une suite, deux ans plus tard, La Chatte sort ses griffes.