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Compliance (2012)
de Graig Zobel
Dans le
fast-food dont Sandra est gérante, le vendredi soir est le moment le plus
chargé de la semaine.
Alors
que la soirée vient juste de commencer, Sandra reçoit un coup de téléphone d’un
certain inspecteur Daniels qui prétend qu’une cliente est venue porter
plainte : on lui aurait volé de l’argent dans son sac et l’auteur du
forfait serait une employée de caisse.
Sandra
se demande de qui il peut s’agir et cite le nom de Becky. L’inspecteur Daniels
répond qu’il s’agirait bien d’une certaine Rebecca.
Il
exige de parler à Becky et prétend que si l’argent est retrouvé avant sa propre
intervention, les suites seront moins dommageables pour la jeune femme.
Il commence
par demander à Sandra de pratiquer une fouille au corps sur la pauvre Becky qui
nie en bloc avoir volé la moindre somme d’argent.
Lorsque
le film fut présenté au festival du cinéma américain de Deauville, quelques
spectateurs quittèrent la salle. Non que le film fût mauvais : Compliance est plutôt bien écrit et bien
filmé, mais également anxiogène et manipulateur.
Et c’est bien là le problème ! Car
Zobel est finalement aussi manipulateur avec nous, les spectateurs, que
« l’inspecteur Daniels » peut l’être avec tous ses interlocuteurs
sauf un, le petit ami de Becky qui refuse de rentrer dans le jeu. On soupçonne
d’ailleurs que c’est lui qui appelle la police, la vraie pour que ça s’arrête.
Celui que nous continuerons d’appeler
« Daniels » oppose son autorité à toute forme de résistance : « Je suis l’inspecteur Daniels.
Appelez-moi monsieur ou officier » est la formule qu’il utilise chaque
fois qu’il a un nouvel interlocuteur. D’emblée, l’interlocuteur en question
« se place sous son autorité ».
De la même manière, Zobel oppose le
sacro-saint « Cette histoire est
tirée de faits réels » à toute velléité de doute.
Une fois de plus, on peut se poser la
question de savoir, comme disent les paranos, « ce qu’on nous
cache ».
Les fast-food (et c’est valable pour
l’Europe puisque le concept de fast-food nous vient des Etats-Unis qui nous
l’ont imposé en « package » avec leurs méthodes managériales pour le
moins… contestable pour ne pas dire dégueulasses !), les fast-foods, donc,
ne sont pas des entreprises qui se soucient du bien-être de leurs employés. Le
rythme de travail y est assez frénétique pour ne pas dire hystérique et ne fait
de place ni pour les états d’âme, ni, ce qui est plus gênant, pour les
revendications. Bref, ce n’est pas le genre d’endroits où on prend le temps de
penser.
Mais de là à oublier les droits les
plus élémentaires du citoyen américain habituellement tellement attaché à la
« Constitution of the United States of America » et surtout, à
oublier que le poste de police se trouve à 800 mètres du restaurant
paraît quand même un peu excessif, malgré la mention « basée sur des faits réels ».
Enfin, il serait trop facilement
rassurant de « [feindre] de croire que tout cela est d’un seul temps et
d’un seul pays » (comme le dit Jean Cayrol dans Nuit et brouillard d’Alain Resnais, phrase qui est immédiatement
suivi de celle qui conclut le film : « …
et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on
crie sans fin »). Certes, nous sommes aux Etats-Unis et, qui plus est,
dans un état plutôt « bouseux » l’Ohio.
Mais l’expérience de Stanley Milgram au
début des années soixante nous a prouvé que tout cela n’était effectivement pas
« d’un seul temps et d’un seul
pays ». Cette expérience, du reste, fut reprise dans d’autres époques
et d’autres pays, dont le nôtre : une chaîne de télévision nationale
(France 2) diffusa le mercredi 17 mars 2010 (donc ici et presque maintenant) un
reportage au cours duquel l’expérience Milgram était reproduite.
Rappelons que cette expérience consiste
à prendre un sujet et à lui faire poser des questions à un autre sujet :
si le « candidat » se trompe dans sa réponse, le
« professeur » doit lui envoyer une décharge électrique allant de 15
à 650 volts. Aucun des cobayes ne dépassa les 450 volts : mais si le « candidat »
(en réalité un comédien qui crie pour simuler la décharge qu’il est censé avoir
reçue) avait été réel, il y aurait probablement eu des morts !
Cette expérience a été longuement
expliquée dans l’un des bons films d’Henri Verneuil I comme Icare.
Toutefois, il est bien précisé que le
« professeur » est plus implacable s’il n’y a pas de contact physique
avec le « candidat », et surtout, bien sûr, lorsque les deux
« sujets » ne sont pas dans la même pièce.
Mais dans le cas du film de Zobel, il y
a bel et bien « contact » entre la victime (qui ici est réelle) et
son tortionnaire « contraint », puisque le contact ira jusqu’au viol.
On apprend à la fin que
« l’inspecteur Daniels » est, en réalité, un vendeur par
téléphone ; vous savez, ces gens qui vous appellent et qui sont
parfaitement formés à la vente forcée, ce genre de personnes qui vendraient des
chaussures à un cul-de-jatte. Sans être particulièrement intelligent (mais
peut-être l’est-il…), il peut se contenter d’utiliser ses « trucs »
habituels pour rendre incontestable son autorité que personne, au demeurant, ne
semble remettre en cause.
Et le spectateur se retrouve à
penser : « Si c’était de la fiction, ce serait très mauvais, mais
puisque c’est vrai !... » Ce qui se rapproche de la Sandra du
film : « Jamais je ne ferai une chose pareille, mais puisque c’est un
flic, un détenteur de l’autorité, donc de la vérité, qui me le
demande… ! »
Compliance reste, malgré l’arrière plan nauséabond à plusieurs
niveaux, un bon film intelligent dont l’ensemble du casting est superbe, sans
effet de manche. Mais c’est une des choses les plus dérangeantes que j’ai vues
depuis de longues années, j’oserai même dire… depuis Salo de Pasolini, à un niveau moindre tout de même.